Extraits de l’introduction

L’introduction :

Au contraire des proverbes, des dictons, des adages, les expressions ne sont guère « subjectives » au sens où elles véhiculeraient des idéologies, des doctrines pouvant s’opposer à d’autres. Elles ne comportent pas de « on doit », de « il faut » mais décrivent avant tout des données de notre condition. On dira raisonner comme une savate et guère « raisonner comme un communiste, un capitaliste, un croyant ou un athée ». Les expressions, pour s’insérer dans la langue, doivent faire une certaine unanimité.

Les expressions idiomatiques véritables sont des « codes » dont le propre est de signifier autre chose que ce qui est dit intrinsèquement. Un étranger cultivé peut très bien manier notre langue au point de lire couramment des livres qui peut-être passeraient par-dessus la tête d’une personne de chez nous, mais, sans explication, l’étranger se cassera les dents sur une simple expression que n’aura pas de peine à comprendre un enfant. En effet, il n’est pas plus ardu de comprendre les expressions de sa langue que d’acquérir son accent. L’enfant de six ans comprend déjà des centaines d’expressions, comme : faire la tête ― coup de bol ― boire une tasse // un bouillon ― tomber de sommeil ― être gonflé(e) etc.

D’un côté, les expressions ne paraissent pas utiles puisque chacune pourrait être remplacée par l’exposition de son sens. Cependant, à l’évidence, elles sont indispensables dans notre vécu. Leur raison d’être renvoie à des dimensions de plusieurs ordres : sociologique (ou sociolinguistique), psychologique, anthropologique, existentiel. C’est qu’il en va des domaines de connaissances comme de différents champs d’attraction au milieu desquels les expressions font partie d’objets volants pas toujours identifiables.

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Le champ sociolinguistique

Les études sociolinguistiques des expressions, très nombreuses, dévoilent avec pertinence combien les expressions peuvent refléter un milieu social, ses rapports de force. Elles rendront compte d’un groupement humain déterminé, d’une époque, d’une part de l’histoire d’un peuple relié à sa culture (le doux comme la terre vietnamien, correspondant à peu prés à notre doux comme un agneau, s’expliquera sans doute par une culture essentiellement agricole).

L’analyse sociolinguistique souligne aussi la question de l’identité : nous appartenons à un milieu, à une classe sociale ou à une région dont les individus ont souvent besoin de se souder, de se reconnaître entre « mêmes ». Parler une langue, c’est aussi exprimer une identité. Nous ne désirons pas être confondu(e)s avec ceux que nous n’aimons guère, ceux qui nous regardent de haut ou encore ceux, plus bas, qui nous font honte. On retrouve ces constantes dans l’humanité entière.

Dans toute société, il existe aussi des coutumes communes, des tabous (religieux, moraux, sexuels), des règles de bienséance. Dans une émission culturelle, les débatteurs utiliseront moins d’expressions courantes que dans une émission plus populaire. Cependant, à la sortie de la première, tel débatteur, « remonté », pourra confier à un ami que l’animateur était un sacré « casse bonbons ». L’utilisation des expressions marque donc aussi des différences de contexte, de milieux ou de niveaux de familiarité entre les personnes.

Pourtant, ici comme ailleurs, il faut prendre garde à une tentation réductrice : celle qui voudrait que les expressions ne servent au fond qu’à marquer des liens, des rapports de force, des échelons sociaux ou des territoires (à la manière des chiens ou des chats). L’analyse sociolinguistique, en tant que science, s’occupe de règles touchant à des objets précis, mais elle ne saurait rendre compte de l’ensemble du phénomène de l’intention expressive. Il en va ainsi concernant l’existence d’expressions utilisées universellement par des personnes vivant pourtant dans des temps et des milieux très différents. Car si travailler pour des clopinettes, être de la haute (qui ont des équivalences partout) sont des expressions liées au domaine social, on saurait moins demander au sociolinguiste de nous expliquer l’émergence de être mort de froid, faire d’une pierre deux coups ou être comme un poisson dans l’eau.

 

Le champ psychologique

La personne dépressive ira peut-être consulter un psychologue ou un psychiatre, lequel tentera de comprendre le sens de « paroles » où il décèlera lui aussi des problèmes identitaires, des désirs, des sentiments divers.
Les Grecs anciens (entre autres) l’ont décrit il y a longtemps : il existe un étonnement fondamental de l’être devant le monde. Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont (Aristote -384 -322). Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi cette contingence de la nature et de ses formes? Pourquoi y a-t-il des désirs ? de la sexualité ? des maladies ? la mort ? Il existe un besoin constant de répondre à ces questionnements premiers. Mais tout autant, car les hommes possèdent un esprit et un coeur : pourquoi y a-t-il des puissants et des faibles ? de la haine et de l’amour ? des choses justes et d’autres injustes ? L’émergence des expressions est liée à tout cela, et comme nous ne sommes pas qu’esprit mais aussi chair, l’étonnement vient toujours s’incarner dans les êtres, dans leurs émotions. Et le domaine qui s’intéresse à la manière dont les émotions sont gérées, exprimées, refoulées, nous l’appelons, dans un sens bien large, la « psychologie ». Une science humaine qui, lorsqu’elle s’intéresse aux expressions, découvre une règle de base : là où il n’y a pas d’étonnement ou d’émotion, point d’expression. Il n’existera jamais nulle part d’expression pour décrire une stature moyenne, une vitesse, une intelligence ordinaire. Alors qu’il existe des milliers d’expressions (dans l’ensemble des langues) pour décrire la lenteur ou la rapidité, la sottise ou l’intelligence, la souffrance du corps ou la pleine santé. Ainsi, seul ce qui crée de « l’émotion », demande à « s’exprimer » avec une certaine vigueur, comme si le langage « normal » ne pouvait suffisamment rendre compte de ce qui ne l’est pas.

Le champ psychologique possède donc sa pertinence, mais ce serait à nouveau réduire le monde des expressions que de ne voir en celui-ci qu’un besoin d’extérioriser un émotionnel plus ou moins refoulé.

Le chant… de la vie

Une chose est sûre, aucune expression n’est jamais dite dans le but de « donner du grain à moudre » aux spécialistes (quels qu’ils soient) qui les analysent. Et si l’on étudie une expression, on décide précisément de se pencher sur un « objet ». Or, il pourrait s’agir d’un objet récalcitrant à l’être…
Dans son ouvrage Le Je et le Tu, Martin Buber nous dit que nous entretenons avec les autres et le monde soit une relation de type je-tu soit une relation de type je-cela. L’amour suppose une relation de type je-tu, engageant l’ensemble du présent de la personne, tandis que d’autres relations, par exemple d’exploitation ou de simple analyse, impliquent un rapport je-cela. L’humain est ainsi : à la fois un « tu » (une personne) et un « cela » : un être appartenant à l’espèce, à une culture. Il en va de même des expressions : nous pouvons les analyser comme des « cela », des « objets ». Mais, étant émis par des humains, ces « objets » sont complexes en ce sens qu’ils peuvent eux-mêmes inviter à nous regarder.

Si au crépuscule, lors d’une partie d’échec, je ne distingue plus sur un échiquier que les pièces blanches de mon partenaire de jeu, même en connaissant parfaitement les règles échiquéennes, je ne saurais cependant plus comprendre le sens du dernier déplacement adverse. Je ne peux le saisir que « si je me souviens entièrement de ma propre position ». Pourtant, tel est souvent notre élan : désirer être, par nos connaissances, une « instance de jugement » échappant à la réalité de dialogue (dialogique) des relations. À l’image de notre partie d’échec, nous ne saurions donc oublier que toute expression émerge d’une relation où un destinateur émet quelque chose dans un certain but. Faute de quoi, j’oublie que l’autre, en tant que « même et différent », peut aussi me parler de moi. Et c’est bien ce paradoxe de l’autre que montrent les milliers d’expressions de notre ouvrage. Elles parlent de toutes sortes de choses et… elles nous parlent de nous…

L’ophtalmologue voit des « yeux » lorsqu’il ausculte ses patients, et des « regards » lorsqu’il les salue. Il existe un double règne de la réalité que ne « perçoit » plus celui qui ne cherche qu’à analyser. Celui-là se retire la possibilité même d’imaginer qu’il ne voit pas, qu’il est entré dans ce paradoxe de l’arbre qui cache la forêt.

Conclusion

Les expressions touchent à différents domaines de recherches qui paraissent tour à tour pertinents. En charriant constamment les données de base de notre condition, le monde des expressions est en quelque sorte un bassin alluvionnaire fait de multiple matériaux dont nous devons tenir compte si nous prétendons élaborer une conception du monde qui ne soit pas bâtie sur du sable.